
8 mars… journée internationale de la femme… comme si on était une espèce en voie de disparition !!!
Je profite tout de même du thème pour vous raconter une rencontre des plus enrichissantes de ma courte carrière… rencontre avec une jeune fille… femme par obligation… bien malgré elle.
Dès ma première année de travail, je l’ai rencontré. Ensuite, c’est cinq années de rencontres incéssantes…
C’est une jeune fille exceptionnelle de force, courage, d’amour, de dévouement qui pousse un jour la porte de mon bureau. C’est un large sourire, des cheveux hirsutes, un débit de paroles impressionnant, décousu, mais si sincère et si attachant. C’est A, avec son joli prénom de guerrière qui me court après dans les couloirs en criant haut et fort mon nom, qui me téléphone régulièrement quant elle n’est pas à l’école, qui rit à tue tête et met de la gaieté sur son passage..
Si attachante, si vivante, si gaie… Pourtant… et oui pourtant…. ou va-telle puiser toute cette force, ma chère A, debout tous les jours à 5 heures du matin, couchée vers minuit… Il y en a des choses à faire dans une famille nombreuse. Le ménage, les repas, lever les petits, les habiller, les faire manger, les laver, les endormir… et une fois tout ça fait relire ses leçons et faire ses devoirs… sans réveiller tout ce petit monde.
Quel âge a-telle ? 14 ans à notre première rencontre…. et elle gère tout, toute seule. Les frères ainés sont en faculté… des garçons… la soeur ainée travaille déjà, tout en continuant sa formation. Et elle A, s’occupe de tout. La maman est en mauvaise santé, et retourne bien souvent “au pays” pour rejoindre le papa. Alors A est maman, femme, enfant, élève, et soeur… Tout ça à la fois… dans la joie et la bonne humeur….
…un petit bout de femme qu’on ne peut oublier…
Au lycée, c’est dur, elle fait des malaises régulièrement… elle est tellement fatiguée… pas le temps de dormir, pas le temps de manger… alors on l’aide, on lui tient la main, on la prend dans nos bras, on l’écoute et la soutient.
Et oui on tente de l’aider, mais comme on peut, pas facile de mettre notre nez dans un monde de religion et de coutumes…
Un jour elle craque…. son père agé et fatigué veut la ramener au pays pour qu’elle l’aide. A pleure, a peur, ne veut pas…aller dans ce pays qui n’est pas le sien, qui n’est pour elle qu’un lieu de vacances. Toute sa famille fait pression sur elle, les frères sont violents… il faut que quelqu’un se sacrifie, et ce sera elle… encore elle…
J’essaye alors de faire tout un travail avec elle, lui prouver que sa vie a de la valeur, qu’elle existe tout simplement, et qu’elle a des droits, en tant qu’enfant et citoyenne. On écrit une lettre au juge pour enfants… avec ses mots à elle, ses craintes, ses envies. La juge s’en saisit aussitot et un éducateur est chargé d’aider A à se démarquer de sa famille. Ca sera bref, A a ses 18 ans… elle est considérée comme adulte…
Après une rencontre avec la maman et la soeur, on convient que A doit venir à l’internat, pour mettre toutes les chances de son coté pour obtenir son examen. Tout le monde accepte. A va pouvoir se reposer, se détacher, et travailler ses cours… comme les autres…
C’est ce qu’on a cru… Mais ça n’a pas duré… 3 semaines tout au plus. A ne peut plus… elle décompense complétement, devient limite agressive !! Elle se fait énormément de soucis pour ses petits frères et soeurs. Elle leur manque, et ils lui manquent. Chaque départ est un déchirement… plus qu’un amour fraternel, c’est un amour maternel qui les lient, d’ailleurs, les 2 petits l’appellent “maman”…
Alors on retourne à la case départ. A ne veut pas qu’on intervienne dans sa famille, c’est trop risqué pour elle. Elle me confie son passeport… au cas où… Elle vit dans les reproches de ses frères et soeurs et dans le chantage de ses parents: “si tu ne pars pas, on divorce…”
C’est trop pour elle… trop de culpabilité, de fatigue, de souffrances… Le BEP est raté… elle n’en a pas les capacités, malgré tous ses efforts… encore un échec… encore des entretiens de pleurs et sanglots… où je vous avoue qu’il m’est souvent bien dur de ne pas craquer… Mais A est forte malgré tout, et elle arrive à rester ferme et dire “non” à ce projet de départ pour elle… Elle dit non à toute sa famille… pour son pays !! et pour sa liberté….

A rate son CAP… Que lui reste t-il. ? Le mariage… elle qui n’a jamais pensé à l’amour un seul instant… Quand aurait-elle eu le temps ?
Elle est femme maintenant… passée de “enfant-femme”, à “femme-enfant” sans s’en être rendue compte.
Elle va se fiancer… à son cousin qui habite au pays. Elle le connait bien, ami de jeu quand elle y allait en vacances. Depuis l’annonce officielle, ils se téléphonent. Elle sait que ça va lui servir à venir en France… le reste elle ne réalise pas.
Pourtant comble du comble, cette mère à qui elle s’est substituée pendant tant d’années, se voit obligée de vérifier elle-même qu’elle est encore bien jeune fille… Ma pauvre A, quelle honte tu as subis ce jour, quelle souffrance physique et psychologique… Comme si cette enfance et adolescence d’adulte n’avait pas suffit….
Dur de trouver les mots dans de telles circonstances pour réconforter… J’ai soutenu comme j’ai pu, tenu la main, enveloppé de chaudes paroles et de doux regards…..
Je me suis révoltée aussi… mais le poids des coutumes a eu le dessus…
A ne veut rien dénoncer… Elle va continuer sa vie comme elle l’a commencé, en s’occupant des siens au détriment d’elle même… Petite femme courage….
